Tableau différent =  clic gauche de la souris
Par la grande magie !…
Si par malheur vous croisez leur cortège funèbre, ..
tout est fini…
Ils vous emmènent pour l’éternité dans leurs ténèbres !

Les fils scintillants des destins se tortillent  tels des vermisseaux
Tentant vainement de colmater les déchirures de l’imaginaire
Celui-ci, saigne abondamment, en presqu’île …d’abandon
Un corps chétif  écartelé entre deux mondes, celui-ci  et… l’autre…

On entend avec netteté le bruit mat des os qui éclatent sous la barre de fer anguleuse du bourreau, tandis que les hurlements et les hoquets de souffrance du supplicié vous glacent d’effroi, le ciel est d’une teinte crépusculaire étrange, irisée  de malheur et de sang, la foule s’est rassemblée nombreuse pour jouir de ce spectacle de justice, la foule s’étiole dans la brume épaisse qui nous avale, la foule n’est plus qu’une rumeur sourde et lancinante  qui se meurt dans la nuit…, la carriole rebondit souplement sur le dernier pavé de Hydebourg, nous quittons enfin la ville…
Louis, le visage blême, les yeux perdus dans ce noir qui nous happe, dirige l’attelage avec la détermination  de ceux qui n’ont plus rien à perdre, pas même étonné que je sois assis à ses côtés, pas même étonné de n’être pas encore mort…, pauvre Louis…, il aura fallu que ses quinze ans sonnent pour que son idiot de père décide de réagir enfin à ce qu’il prenait pour des « fadaises de gamin » et n’aille quérir un spécialiste, et qui plus est, suprême honte, c’était un gueux, pas un médecin, les médecins, eux…, ils avaient déjà essayé…, et puis … un grand banquet d’anniversaire était déjà prévu, les notables dûment conviés aux festivités,…il nous  fallait donc un Louis en bonne santé que diable.., faire bonne figure.., c’est tellement vital pour ces gens là…, de choses…, on en comprend d’autres évidemment…

Après nombre de lieux parcourues dans les ténèbres, nous pénétrons finalement un passage menant à des ruelles à la fois fantomatiques et lumineuses, où des pans entiers se noient soudain dans l’obscurité, pour resurgir quelques secondes plus tard devant nous, le spectacle est tout à la fois sombre, lugubre et grandiose. Un sale pressentiment m’envahit soudain, quelque chose grince au fond de moi, comme un grain de sable qui fait trembler toute la machinerie huileuse des événements. Quelque chose ne va pas, c’est pas comme d’habitude, d’habitude, les rêveurs ont peur, pas Louis…, d‘habitude je parviens à contrôler les circonstances, pas là…
Je me tourne vers le  garçon qui semble en transe, le cou tendu en avant, les cheveux claquant son visage dans la pénombre lunaire et le vent nocturne, nous sommes tous deux hypnotisés par des scènes effroyables aussi mouvantes que le feu et ses  incandescences, un tourbillon. sans fin dans les souffrances, la terreur et les agonies de  toute nature de millions de pauvres damnés grouillant dans des cages de fer immenses érigées comme des cathédrales, des rats pris au piège...Le cauchemar du garçon n’est pas un rêve ordinaire, c’est une évidence, c’est un…., mon Dieu…., au moment où je prends conscience de cela, un long frisson me parcourt la colonne jusqu’à éclater dans mes reins en une horrible décharge d’adrénaline, … J’crois bien que je suis foutu là, je me trouve dans un monde bien réel, aussi réel que le nôtre, mais celui-ci est sans espoir, démoniaque…, soufres pestilentiels, sueurs et haine ….
Je suis figé, impuissant, je vois  Louis disparaître dans le néant, dans un chaos de tous les enfers, comme l’empreinte folle d’un forcené fouettant des montures enragées , comme aspiré dans  les flammes et le tonnerre…, … je suis pétrifié…
J’erre seul désormais en des  dimensions lugubres, chaque porte ouvre sur une calamité, chaque ruelle mène à des impasses et des peurs viscérales, incontrôlables, luisantes de leurs feux noirs se répercutant à l’infini sous les lunes rougeoyantes. Les pavés  des rues se consument avec malveillance  sous mes pas, signant d’un feu sans appel  ma trace dans ce monde horrible et putride. Des  ignominies parcourent quelques espaces demeurés encore intacts pour y dévorer bruyamment une victime éviscérée et encore vivante, le visage défoncé par les crocs d’acier , un appel implorant statufié dans les douleurs  inouïes et la mort qui sourit…

Des heures de  marche et de martyrs plus tard, vidé de mon énergie, horrifié par tout ce  je traverse, je parviens sur une petite place apparemment à l’abri des monstruosités, un répit…, une fontaine inattendue jouxte l’endroit, une façade, une porte solide entourée d’un lierre grimpant à présent roussi par la chaleur ambiante…, une intuition, un espoir, je presse le pas, je pousse la lourde masse de bois vermoulue, les gonds rouillés déchirent la nuit de leur colère endolorie et j’entre sans un regard en arrière…
Au fond d’un  couloir faiblement éclairé, j’aperçois une ombre qui rampe sur les murs, qui pénètre une salle plus en contrebas. Je cours en silence, et pousse enfin une petite porte ouvragée d’armoiries inconnues. sous la faible lueur des torches murales, je découvre la forme sinistre penchée sur une vasque remplie d’une eau argentée, un miroir liquide… Gloussant et trépignant, la chose articule des mots que je ne comprends pas, en remuant frénétiquement le mercure  avec l’ ongle démesuré de son doigt squelettique. Elle s’aperçoit immédiatement de ma présence, ses longues oreilles sont orientées dans ma direction, pas de doute…, elle relève sa tête lentement…
Deux puits sans fond surgissent alors de ses orbites vides, grossissant trop vite, ils déversent en exutoire leur haine dans  mon cœur…., douleur…., sous le choc je tombe à genoux, et contemple impuissant le spectacle hallucinant d’une rivière qui gronde, abreuvée soudainement de toutes les larmes de cet enfer, je comprends avec horreur… lorsque le mur de ma maison explose sous la poussée de la bête écumante et glaciale, en quelques secondes à peine, des torrents d’eau puis de boue s’engouffrent par la brèche béante, j’entends toute la charpente craquer, la bâtisse entière se disloque dans un bruit écœurant et disparaît dans les remous sinistres.
Un froid glacial m’ envahit, Je tremble de la tête aux pieds…, superposé à cette vision , le visage de ma compagne.., il est  secoué de spasmes, ouvrant goulûment la bouche pour aspirer un air qui ne vient pas, pour avaler l’eau de la mort… , le visage n’est plus qu’un rictus d’agonie, qu’un cri muet, qu’une gueule qui s’agite, qui fait claquer ses mâchoires tranchantes, une lueur sauvage consumant tout sur son passage, derrière deux fentes inaccessibles. Je ne sais plus ce que je vois…, ce que j’entends, mort, noyade, et son beau visage … il  n’est plus que la gueule sauvage d’une louve. Ses  yeux de braises fulminent dans les reflets argentés de la vasque, et tout disparaît dans l’ ondoiement du liquide akashique.
La forme articule alors des mots de manière presque inhumaine, « tu n’avais rien à faire ici, tu as fait ton choix, et les destins sont sans pitié !! ».
Au bord de l’asphyxie, je parviens dans un souffle rauque à cracher : « Qui…, qui es-tu ?… »Sa réponse me submerge avec toute la puissance du désespoir,…  « je suis ta Destinée… »Je sens une colère sourde monter en moi en même temps que l’envie de vomir,  pourquoi, pourquoi… ??
La chose maléfique me répond dans un écho  d’échos qui s’amenuisent au fur et à mesure que tout s’estompe dans le néant, me rejetant sur les rives d’un sommeil nébuleux,…inerte,  à bout de force… : « les mauvaises causes entraînent les mauvaises conséquences…., les mauvaises causes … mauvaises conséquences… causes, conséquences...».



A suivre...
LE GUEUX ET SA LOUVE  (3)